Jamais deux sans trois
Chiara De Luca Comyn a vécu en Chine, en France et au Canada. Son histoire illustre comment le déménagement et les réalités économiques des parents façonnent l’enfance, souvent loin des regards et des paroles.
À 15 ans, Chiara De Luca Comyn a déjà vécu dans plusieurs pays. Née en Chine, elle a passé six années en France avant d’arriver au Canada à l’âge de sept ans. Elle habite aujourd’hui à Barrhaven, Ottawa. Je l’ai jointe par téléphone pour revenir sur son parcours et sur ce que ce déplacement a changé dans sa vie. Chiara décrit son enfance à Paris comme une période simple et heureuse. « C’était la vie en rose », dit-elle. Une phrase courte, presque désinvolte, qui résume des années d’école, des après-midi entre amis et des visites en Belgique chez son grand-père. Ces souvenirs sont nets sans être détaillés : des repères d’enfance, rien de plus (ou peut-être rien de moins). Pour autant, la situation familiale n’était pas sans tension économique. Ses parents abordent rarement le sujet du travail ou de l’argent devant elle. Pourtant, Chiara gardait la sensation d’une incertitude constante : des adultes qui cherchent des opportunités, qui tâtonnent pour stabiliser le quotidien. Ce qui n’est pas dit reste souvent présent, c’est ce qu’elle a perçu, même jeune.
Elle ne se rappelle pas vraiment du départ pour le Canada : pas la date, pas le vol, pas le moment précis. Ce qu’elle retient, ce sont les transitions : cartons, maisons temporaires, et puis l’installation finale à Barrhaven. À sept ans, on ne pose pas beaucoup de questions (les enfants suivent, c’est tout). Ce n’est qu’avec le temps qu’elle a compris pourquoi ses parents avaient pris la décision : chercher une vie plus stable, des opportunités professionnelles meilleures qu’en France. Le contexte en France jouait un rôle. Chiara dit que, dans leur entourage, le chômage touchait plusieurs personnes. Ce n’était pas un thème public ; on en parlait peu. Selon elle, chez certains enfants, la situation financière des parents devient « la norme » sans jamais être explicitée. On vit avec, on n’en discute pas. Cette invisibilité rend difficile la prise de conscience chez les plus jeunes : si ta réalité quotidienne est l’instabilité, tu ne sais pas toujours qu’elle est exceptionnelle ou problématique.
L’arrivée au Canada a amené des changements concrets. Les écoles sont différentes, l’anglais est plus présent, les repères sociaux changent. L’adaptation a été progressive ; la famille a fini par trouver sa place. Chiara associe ce nouveau cadre à plus de sérénité : elle perçoit, autour d’elle, des adultes qui envisagent l’avenir avec davantage d’optimisme qu’elle n’en voyait en France. Sur le plan de l’impact familial, son observation est simple et directe : le stress économique des parents finit par atteindre les enfants. Les silences, les gestes, les modifications de routine… Tout cela est perçu, souvent sans paroles. Elle est aujourd’hui plus attentive aux signes de stress chez ses proches et chez ses amis, car elle a compris que le retentissement n’est pas strictement verbal.
Si elle imagine ce que serait sa vie restée en France, Chiara envisage un parcours différent, plus restreint, peut-être moins ouvert aux opportunités qu’elle voit aujourd’hui. Le Canada lui donne l’impression d’avoir plus d’espace, plus de possibilités scolaires et professionnelles. Cela ne veut pas dire que tout est facile, mais le cadre apparaît, selon elle, plus propice à la stabilité.
Son témoignage illustre des réalités partagées par de nombreuses familles immigrantes : des décisions motivées par l’économie, des difficultés devant les enfants, et une période d’ajustement qui suit l’arrivée. Pour les écoles et les services sociaux, le point est concret : les jeunes peuvent subir les effets du stress parental sans en parler. Des programmes qui favorisent la communication familiale et le soutien aux parents pourraient donc atténuer ces répercussions. En conclusion, Chiara résume la leçon qu’elle tire de son parcours : comprendre ces dynamiques aide à repérer des besoins. Ce constat vaut pour les éducateurs comme pour les voisins : souvent, ce qui ne se dit pas a besoin d’être regardé.
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